Ça rabote avec Gustave !

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875, HST, Paris, Musée d'Orsay


Bonjour, après avoir délaissé le blog pendant une longue période me voilà de retour.
ll est vrai que j’avais abandonné le projet de tenir un blog consacré à l’Art. Après réflexion, je me dis que je dois continuer pour plusieurs raisons : cela me permet de continuer la recherche sous différentes formes, faire des comptes-rendus sur mes différentes visites, mettre en avant des œuvres… 
Les articles qui seront publiés ici me permettront de m’évader et pourquoi pas vous faire découvrir ou redécouvrir des œuvres.

Pour ce nouvel article, j’ai décidé de vous parler d’un tableau que j’affectionne et que je suis retournée voir au Musée d’Orsay il y a presque deux semaines (et oui, ça passe vite - attention Mamie Sharleen est là). Le tableau du jour est Les raboteurs de parquet de Gustave Caillebotte (1848-1894) peint en 1875.  




Une petite analyse (pour en savoir davantage, vous pouvez me contacter)

La scène se déroule dans un appartement parisien dans lequel trois hommes sont en train de travailler (d’en baver probablement). L’outil posé au premier plan sur le parquet permet à notre regard d’entrer dans la composition et de nous attarder sur les deux hommes en face de nous. Positionnés parallèlement avec leurs visages orientés l’un vers l’autre, discutant et certainement en train de penser à la petite bière qu’ils vont déguster ou à la bouteille de vin qu’ils vont terminer à la fin de la journée. Bon, j’arrête de dire n’importe quoi car je m’éloigne du sujet. Le troisième homme est en retrait et est positionné de façon perpendiculaire par rapport aux autres. 
Il doit faire chaud et l’activité exercée n’arrange pas les choses, ils sont simplement vêtus d’un pantalon noir ; la luminosité met en avant leurs vertèbres, leurs épaules musclées et leurs bras fuselés. Ces derniers sont tellement fins que l’on a l’impression qu’ils sont disproportionnés. Le plus frappant, c’est que les raboteurs sont privés d’identité : en plus de porter la même tenue, ils sont coiffés de la même façon, ils sont tous les trois dans la même position, à genoux et les traits de leurs visages sont approximatifs, ils ne sont pas détaillés. Rien ne permet de les différencier. La seule chose qui diffère, c’est la tache qu’ils sont en train d’effectuer. 
Je m’explique : l’ouvrier de droite rabote le parquet, devant lui, la zone de parquet est sombre, c’est ce qui montre qu’il avance depuis le fond de la pièce. L’homme du centre est en train de racler le parquet pour l’égaliser, la zone devant lui est claire et cela démontre qu’il travaille à reculons contrairement à son homologue de droite. L’homme situé à gauche se déplace latéralement, on le voit en train de prendre une lime à sa main droite et on peut supposer qu’il va s’en servir pour affuter le racloir qu’il a dans sa main gauche. 
En arrière plan, on voit la partie basse du mur de l’appartement et une partie de la baie vitrée. Le mur met en avant des moulures qui sont caractéristiques des immeubles parisiens du XIXe siècle. On voit les ferronneries du balcon qui laissent entrevoir la rue et les immeubles voisins. Devant les murs, on peut voir les trois sacs des ouvriers. Les trois hommes sont enfermés dans la pièce, coincés entre le parquet, les murs, même la fenêtre les confine dans cet espace clos avec les ferronneries. 

Ce qui est intéressant dans cette composition est qu’on a l’impression d’admirer une photographie en étant devant Les raboteurs de parquet. Le cadrage de la peinture donne la sensation d’être devant un instantané photographique, le personnage de gauche n’est pas représenté intégralement, on ne voit pas ses jambes. On retrouve cette impression dans son oeuvre Rue de Paris, temps de pluie réalisée en 1877.

Gustave Caillebotte (1848 - 1894), Rue de Paris, temps de pluie, 1877, HST, Art Institute of Chicago
La peinture Les raboteurs de parquet a une dimension documentaire tout comme la photographie ; en effet, cette peinture met en avant la décomposition du travail qui est effectué pour raboter le parquet. Caillebotte rend compte de ce qu’il perçoit, il ne corrige pas la perspective.
La vue plongeante est importante dans cette oeuvre et ce n’est pas la première fois que l’artiste a recours à ce procédé. Dans Les raboteurs de parquet réalisé deux ans plus tôt, une fois de plus le spectateur se retrouve debout devant les personnages. 
Dans Les raboteurs de parquet, on peut également parler d’un effet de caméra subjective ; cet effet nous donne l’impression que le peintre fait partie de l’action. Il se situe dans un espace où il n’y a aucun recul. On peut aisément imaginer Caillebotte situé devant les raboteurs et par la suite, une fois le tableau achevé, le spectateur prend la place du peintre. Ce spectateur se retrouve dans le champ d’action. 

Durant sa carrière de peintre, on peut constater une évolution de la couleur dans ses peintures. En effet, au début, Caillebotte utilise une palette sobre qui peut être rapprochée de celle de Courbet. Devant Les raboteurs de Parquet, on retrouve les couleurs utilisées par Courbet. 
Sa touche est léchée, lisse. Ce n’est que quelques temps plus tard, en 1877, que sa touche se rapprochera de celle des impressionnistes. Les couleurs utilisées seront plus claires et la touche sera plus fragmentée. On retrouvera des empâtements sur ses oeuvres ; tant que Caillebotte n’était pas satisfait du rendu, il avait tendance à rajouter des couches de peintures sur ce qui avait déjà été peint. Sa facture est plus traditionnelle que celle des autres peintres impressionnistes, on ne retrouve pas dans sa peinture la touche impressionniste caractérisée par une facture spontanée. On voit que le peintre a reçu une formation académique et qu’il a du mal à s’en défaire. 
Concernant le corps des ouvriers, on peut le rapprocher au nu académique. Selon Françoise Barbe-Gall, « les raboteurs rappellent en partie les figures d’académie que l’on étudiait alors dans les ateliers ». Contrairement aux études faites en atelier, on ne retrouve pas dans cette oeuvre des martyrs, des athlètes mais seulement des hommes du quotidien. Les raboteurs sont en train d’exécuter des gestes indispensables. 

Le contexte

L’oeuvre peinte en 1875 par Caillebotte a été refusée par le Jury du Salon, sans doute, à cause de son réalisme.

Gustave Caillebotte est né le 19 Aout 1848 à Paris et est décédé le 21 Février 1894 à Gennevilliers. Après des études de droit, il commence à peindre dans l’atelier de Léon Bonnat et en 1873, il est reçu aux concours des Beaux-Arts de Paris. La même année, à l’âge de vingt-cinq ans il hérite de la fortune de son père ce qui va lui permettre de peindre sans se soucier de son avenir financier. 
A la suite de son refus au Salon, il expose en 1876, Les raboteurs de parquet, à la seconde exposition impressionniste auprès de dix-huit autres peintres impressionnistes. C’est notamment au cours de cette exposition que Degas a exposé ses Repasseuses. Caillebotte réalise par la suite un autre tableau représentant de nouveau, des raboteurs de parquet en 1876.

Gustave Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1876, HST, collection privée
L’artiste est également connu pour être un collectionneur, un mécène et organisateur d’expositions. Il finança les cinq expositions des impressionnistes de 1876 à 1882.  A sa mort, il légue toute sa collection et son exécuteur testamentaire, Renoir, qui dut « se battre pour faire accepter à l’Etat Français trente-huit toile sur les soixante-sept de la collection ». 

Caillebotte est attiré par la figure humaine et par les aspects de la vie citadine. La conception dont il se rapproche le plus est celle du réalisme impressionniste de Degas. Caillebotte s’attarde sur l’effort physique des ouvriers qu’il juge digne d’être représenté dans l’art. 
Ses premières peintures révèlent un intérêt particulier du peintre pour la photographie. Les scènes représentées dans ses oeuvres sont minutieusement détaillées ; il utilise des angles de vue inhabituels. Gustave recherche la modernité et innove dans sa peinture. A cette même époque, la photographie se répand au sein du groupe des impressionnistes et va influencer la technique des peintres. Son frère, Martial, pratique la photographie, mais il ne commence à utiliser ce médium qu’en 1891, on ne peut donc pas affirmer que ce soit véritablement lui qui ait inspiré Gustave pour le cadrage de ses oeuvres.  

Au cours du XIXe siècle, l’architecture des villes est modifiée. Le Baron Haussman réorganise la ville de Paris avec les grands boulevards. Des innovations techniques et industrielles ont lieu au cours de ce siècle, le chemin de fer et l’automobile font leur apparition. L’année de la création de la peinture étudiée est marquée par le vote de trois lois constitutionnelles par l’Assemblée nationale qui instaurent la Troisième République. 

L’œuvre est refusée au Salon de 1875, est tout de même exposée du vivant de l’artiste à deux reprises : en 1876 lors de la deuxième exposition impressionniste qui a lieu à Paris et en 1886 lors de l’exposition Works in Oil and Pastel by the Impressionists of Paris à New York. 
Jusqu’à la mort de Caillebotte, en 1894, ce tableau est resté dans sa collection personnelle. Son exécuteur testamentaire, Auguste Renoir, a joint ce tableau au legs de Caillebotte fait à l’Etat.
En 1896, le tableau fait son entrée au Musée du Luxembourg de Paris avant de rejoindre le Musée du Louvre en 1929 et d’y rester jusqu’en 1947. Par la suite, de 1947 à 1986, l’oeuvre est conservée à la Galerie du Jeu de Paume avant d’être exposée au Musée d’Orsay. 
L’œuvre a été montrée dans différentes expositions. On a pu l’admirer durant l’exposition rétrospective d'oeuvres de Gustave Caillebotte à Paris en 1894 ; à l’exposition Art et Travail en Suisse en 1957. Toujours dans le cadre d’exposition, l’oeuvre est présentée à Houston en 1976, en 1982 à Prague en 1982, en 1986 à Washington en, 1986, à Chicago en 1995, à Evreux en 2001, à Atlanta en 2002, et dans d’autres expositions par la suite. 

Lors de sa présentation en 1876, l’œuvre est jugée vulgaire par Louis Enault « le sujet est vulgaire, sans doute, mais nous comprendrons pourtant qu’il puisse tenter un peintre (…). Ces robustes gaillards, qui mettent franchement de côté tout costume gênant livrent ainsi à l’artiste désireux de faire une étude de nu, un torse et un buste que les autres corps de métier n’exposent pas aussi librement. Les raboteurs de M. Caillebotte ne sont certes point mal peints et les effets de perspectives ont été bien étudiés par un oeil qui voit juste. Je regrette seulement que l’artiste n’ait pas mieux choisi ses types, ou que, du moment où il acceptait ce que la réalité lui offrait , il ne se soit pas attribué le droit contre lequel je puis l’assurer que personne n’eut protesté, de les interpréter plus largement. Les bras de ses raboteurs sont trop maigres, et leurs poitrines sont trop étroites. Faites du nu, messieurs, si le nu vous convient (…). Mais que votre nu soit beau ou ne vous en mêlez pas. »
La peinture est également critiquée par Emile Zola qui a pour habitude de défendre les impressionnistes. Il dénonce dans sa critique le réalisme de la peinture « M. Caillbotte a des Raboteurs de parquets d’un relief étonnant. Seulement, c’est là de la peinture bien anti-artistique, une peinture propre, une glace, bourgeoise à force d’exactitude. La décalque de la vérité, sans  l’impression originale du peintre, est une pauvre chose ». 

Les commentateurs se sont attachés au caractère social de la scène, plus qu’à la composition. A l’époque, aucun commentaire n’a été fait concernant le cadrage particulier et les détails présents dans cette peinture.  


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